La Belle Princesse

d’après un dessin de Léonard de Vinci


C’est une fille au port altier, traits délicats,
L’œil pâle et vert, le nez droit, une longue tresse
Que serrent des rubans ; cette belle princesse
Baigne dans la lumière, immortelle Bianca.


Quel âge peut avoir la douce demoiselle
Au visage si pur, douze ou treize ans, à peine ?
Sera-t-elle une femme un peu froide, hautaine,
Bien loin de cette enfant à la grâce irréelle ?  


Songe-t-elle à l’amour, à l’homme qui l’attend,
Condottiere audacieux, illustre commandant,
Chevalier qui fera peut-être son bonheur ?


Rêvant du mariage et de ce jour béni,
Elle voit gambader de joyeux bambinis,
Dont résonnent déjà les rires et les pleurs.

Jean-Paul Labaisse, mai 2021
merci à Fabienne pour son travail critique.

La Belle Princesse est un dessin de petit format, à la craie et à l’encre, réalisé sur une feuille de vélin, attribué récemment à Léonard de Vinci (contesté cependant par plusieurs experts).
Il représente Bianca Sforza, la fille illégitime de Ludovic le More, duc de Milan. Elle avait 13 ans, en 1495, quand elle posa pour ce portrait devant Léonard de Vinci.
Elle épousa un an plus tard Galeazzo Sanseverino, condottiere, maître des armées, considéré comme le meilleur écuyer de sa génération.
Bianca devait décéder en 1497, quelques mois plus tard, à l’âge de 15 ans… Bien que morte très jeune, Léonard de Vinci la fait accéder à l’immortalité…

La Belle Princesse, portrait de Bianca Sforza, dessin sur vélin, 33 x 24 cm, collection particulière
Portrait de Galeazzo Sanseverino, futur mari de Bianca Sforza, musée de Naples

L’Homme sur la Falaise

« Sur les escarpements croulant en noirs décombres,
Il marchait, seul, rêveur, captif des vagues sombres.
Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier,
L’œil encore ébloui des batailles d’hier,
Il laissait sa pensée errer à l’aventure. »

Victor Hugo


Debout sur la falaise, immobile, l’œil vague,
Il semble méditer, seul et mélancolique,
Sur cette île perdue au large de l’Afrique,
Où souffle la tempête et se brisent les vagues.


À quoi peut bien songer l’homme au morne regard,
Contemplant les flots gris et le ciel des Tropiques ?
Revoit-il cette plaine et ces bois, en Belgique,
Les aigles, les drapeaux, les fidèles grognards ?


La mer gronde à ses pieds, le vent souffle plus fort…
Il vacille soudain, marche comme ivre, au bord 
De l’abîme ! Entend-il, du haut de la falaise,


Les plaintes et les cris, au soir de la bataille,
Des fantassins perdant leur sang et leurs entrailles,
Qui gisent, à jamais, dans la boue et la glaise ?


5 Mai 2021,
bicentenaire de la mort de Napoléon 1er.



François-Joseph Sandmann, 1820, Napoléon à Sainte-Hélène

Rex Oscar (1857-?) .  Rueil-Malmaison, châteaux de Malmaison et Bois-Préau

La Piscine

souvenir de Lubumbashi

Sous l’œil de leurs mamans accablées de chaleur,
Des enfants barbotaient gaiement dans la piscine ;
Des filles de quinze ans, à la jolie poitrine,
Bronzaient dans le gazon, près des bosquets de fleurs.


À la brasse ou au crawl, je faisais mes longueurs,
Sentant l’eau caresser mon corps mince et agile ;
Je plongeais tout au fond, insouciant crocodile,
Puis remontais, vif comme un bouchon de pêcheur…


Je voyais la cheminée de la Gécamines,
Son terril sombre et gris – fabuleuse colline ! –
Le ciel bleu où passaient de beaux nuages blancs.


Je m’allongeais enfin sur le chaud carrelage,
Et je fermais les yeux, sous le soleil brûlant,
Laissant le vent si doux chatouiller mon visage.

Mars 2021.

Bassin de la Gécamines

La cheminée de la Gécamines, et son terril

Oncle Roger

Oncle Roger avait des cheveux bien peignés,
Les yeux clairs ; il portait une belle chemise,
Une cravate au nœud un peu lâche ; sa mise
Était celle d’un jeune homme plutôt soigné.


Il parlait d’une voix hésitante, cherchant
Ses mots, et répétant dix fois la même chose ;
Personne n’écoutait son ennuyeuse prose…
Son regard était doux, son sourire attachant.


Et moi, je l’observais, intrigué, dans mon coin,
Surpris de voir ses yeux si bleus se perdre au loin…
Qui pouvait se cacher dans ce grand corps d’adulte ?


Quel enfant de trente ans, quel petit garçon sage
Vivait ainsi, tranquille, à l’abri des tumultes,
Dans ce jardin au ciel sans pluie et sans orage ?


mars 2021.

Oncle Roger, à Jodoigne, en 1967

Carnaval

On voit des tissus blancs, bleus, violets, ornés
D’un bord vermeil, certains pimpants, étoffe claire,
D’autres bien tristounets, d’un noir ou brun sévère,
Portés haut, ou bâillant sur la bouche et le nez.


Nous allons désormais le visage voilé,
Anonymes passants, promeneurs solitaires ;
Qui sont ces inconnus sous leurs masques austères,
Portant un manteau gris, un épais col roulé ?


Nous voici condamnés, personnages cocasses,
À ces masques hideux qui recouvrent nos faces
– Sommes-nous Pantalon, Scaramouche, Arlequin ?


Quel est ce carnaval, loin de Binche ou Venise ?
Nous errons, trébuchant sur ce mauvais chemin,
Et l’univers se fond dans une brume grise…

février-mars 2021.

Polichinelle, personnage de la commedia dell’arte

Carnaval de Venise

Arlequin

Carnaval de Binche

Il est interdit

il est interdit
de se toucher
de se serrer la main
de s’embrasser
de rencontrer ceux qu’on aime
de voir ses amis
il est interdit
d’accompagner les malades
de dire adieu à ses proches
de prier dans les églises
Dieu attendra
il est interdit
de travailler au bureau
de faire ses courses à deux
de montrer son visage
quelle indécence
il est interdit
de sortir après 22h
de fêter un mariage
de danser
de célébrer Noël
peut-être qu’on se verra à Pâques 
il est interdit
d’aller au cinéma
de voir jouer des comédiens
d’assister à un concert
de se faire coiffer
être beau n’a plus d’importance
il est interdit
de partager un banc
d’entrer dans un auditoire
d’étudier ensemble
ton écran est ton seul professeur
il est interdit de se rassembler
il est interdit de regarder un match
il est interdit de nager
il est interdit de boire un verre
il est interdit de manger au restaurant
il est interdit de voyager
il est interdit de voir de belles choses
il est interdit
il est interdit de

il est permis
d’aimer sa femme ses enfants
de promener son chien dans le parc
de cultiver son jardin
d’appeler ses amis
de rassurer sa mère
il est permis
de rêver
d’écrire de dessiner de composer
de philosopher
il est permis
de dormir
de ne rien faire
de perdre son temps
il est permis
d’écouter les Variations Goldberg
de revoir Rabbi Jacob
pour la centième fois
de relire Astérix ou Simenon
il est permis
de commander un repas indien
ou grec ou marocain
de boire un verre
et même deux
il est permis
de courir
de faire du vélo
de marcher au hasard dans la rue
il est permis
de vivre encore
de rire de pleurer de s’enthousiasmer
de se parler un peu
de se parler de loin
il est permis
d’espérer
les vaccins arrivent
les hôpitaux se vident
les croque-morts s’ennuient
il est permis
de croire que finira
ce mauvais rêve
ce film ennuyeux et médiocre
ce monotone feuilleton

il sera permis
de voir la porte s’ouvrir
de sentir le soleil
sur son visage
de humer les parfums
du monde
d’entendre rire
autour de soi  
il sera permis
de ne plus interdire
il sera permis
de respirer
de revivre
enfin


1er février 2021.

Danseuse

Une fille née au cœur de la nuit
Dansait sous un ciel caressé d’étoiles ;
Toute frémissante en ses frêles voiles,
Elle parfumait la brise sans bruit.


Son corps si léger survolait le monde,
Ses gestes gracieux retenaient le temps,
Comme un oiseau pur dans le doux printemps,
Tel un ange d’or à la tête blonde.


Ses bras enchantaient les pauvres rêveurs,
Sa taille grisait le cœur le plus sage ;
Mais la jeune fille à si belle image
N’était que chimère au goût sans saveurs…


Elle ne savait faire qu’une chose :
Danser dans la nuit, vertige étoilé,
Semblable à l’oiseau par un rêve ailé,
Pareille au bouton d’où éclot la rose.  

1981.

L’Arbre

De son ombre de Dieu, l’arbre veille sur l’homme,
Fleur de chair et de sang sous ses bras grand ouverts ;
Le colosse de bois ne comprend rien au gnome
Qui s’agite à ses pieds en bipède pervers.


L’arbre, éternellement, pense sur l’univers,
Sans s’émouvoir du frêle animal qu’il détrône ;
Il puise son savoir de minéraux divers
Et contemple les cieux qui lui offrent l’aumône.


Hélas, son sommeil sage est quelquefois troublé
Par un vibrant insecte au membre barbelé
Que fixent sur son tronc des prêtres effroyables.


Le seigneur végétal, brusquement désarmé,
Délaisse avec douleur le ciel qu’il a aimé,
Pour étreindre le sol, de ses mains pitoyables.

1980.

Les Vaches

Les vaches, dans leurs prés, broutent avec constance
L’herbe, dont elles font mélange lactescent
Dans leurs estomacs pleins, breuvage mûrissant
Lentement, tout au fond de leurs énormes panses :


Lait régénérateur, merci vaches dormant
Dans vos lits de verdure, animaux de silence
Campagnard, aux grands corps plongés dans l’indolence
De la sieste, vos yeux beaux et doux se fermant


Tranquillement, bovins aux âmes bienheureuses
Dans de vertes amours, laitières généreuses
Pour vos maîtres, les plus débonnaires des dieux


Que vous servez beaucoup, ruminants radieux
Sous le ciel de l’été – ô vaches, que j’envie
Le calme de vos prés, la lenteur de vos vies !

1980,
remanié en 2020.

L’Attente

Je vis depuis longtemps dans ce home tranquille.
Mais pourquoi, dites-moi, les gens portent des masques,
Des visières, des gants ? Quelle mode fantasque !
Je reste dans ma chambre, immobile, inutile…

Plus de visites, rien… Que nous arrive-t-il ?
Dans les couloirs, pourquoi parle-t-on à voix basse ?
Je regarde l’horloge, au mur… Les heures passent,
Si lentement ! Quel jour, quel mois, mars ou avril ?

Ma chère Madeleine est partie ce jeudi…
Savez-vous seulement quand elle reviendra ?
Mes enfants, j’aimerais vous serrer dans mes bras !

Au fond de ma poitrine, une douleur grandit.
Est-ce la grippe, un rhume, une banale angine ?
J’attends dans cette chambre où la clarté décline.

dédié à tous les disparus des maisons de repos,
en Belgique ou ailleurs, juillet 2020.

horloge noire
L’Horloge Noire, Paul Cézanne, vers 1870.

horloge

Tante Margot

Je n’ai pas oublié, chère tante Margot,
Ton accueil chaleureux quand on rentrait d’Afrique ;
Ravi, je déballais des cadeaux magnifiques,
Des albums de Tintin, des livres, des Lego.

Je me souviens, vois-tu, de séjours merveilleux
À Westende, à Nieuport, sur ces venteuses plages
Où le ciel si souvent se couvrait de nuages ;
Mais le soleil brillait chaque jour dans tes yeux…

Tu sommeillais, plus tard, au fond de cette chambre
Que baignait doucement la clarté de novembre ;
Je te prenais la main, nous faisions quelques pas.

La nuit, je pense à toi, tante Margot si chère ;
Je vois briller tes yeux, j’entends, brise légère,
Ta voix me murmurant bien des choses, tout bas.

juillet 2020.

Tante Margot

Nouvelle Terre

Un jour, nous partirons vers ce soleil nouveau
Qui brille faiblement dans le ciel ténébreux.
Hommes, femmes, enfants, nous serons si nombreux !
Nous embarquerons tous dans l’énorme vaisseau.

Et nous décollerons dans un boucan d’enfer,
Notre fusée montant vers cette vieille Lune ;
La Terre se perdra, ballon bleu, boule brune,
Magnifique verger devenu grand désert…

Bolide traversant l’immense Voie Lactée,
Nous survolerons Mars, ses canyons et ses crêtes,
Jupiter balayé d’incroyables tempêtes,
Encelade, Obéron, Miranda, Galatée.

Devant nous brilleront les belles nébuleuses,
Les comètes, cheveux d’or et splendides queues,
Les étoiles versant leurs douces clartés bleues,
L’éclatante Sirius, la rouge Bételgeuse.

Notre vaisseau fendra l’espace noir, sans trêve,
Accélérant toujours ! Nous serons bien dix mille
À survivre dans cette étrange et triste ville…

Nous reverrons souvent la Terre dans nos rêves,
Ses plaines, ses forêts, ses montagnes sauvages,
Ses rivières, ses lacs, ses paisibles rivages.

Notre vol durera de longues décennies…
Combien disparaîtront dans notre colonie,
Où naîtront des enfants, bébés interstellaires ?

Sous nos yeux grandira cet astre bienvenu,
Et nous verrons enfin, dans un ciel inconnu,
Se lever le soleil sur la Nouvelle Terre.

juin 2020.

Encelade est un satellite de Saturne, Obéron et Miranda sont des satellites d’Uranus, Galatée est un satellite de Neptune.

Earth_by_the_EPIC_Team_on_21_April_2018
La Terre, vue de l’espace

Jupiter
Jupiter

converted PNM file
Saturne

Andromeda_Galaxy_(with_h-alpha)
La Galaxie d’Andromède, voisine de la Voie Lactée

La Chanson du Confiné

je m’isole
dans ma geôle
je m’emprisonne
parle à personne
je m’embastille
me recroqueville
je mets les verrous
bouche les trous
je me cloître
je me claustre
je m’enferme
gare aux germes !

je télétravaille
mes circuits déraillent
vidéoconférence
ça fuse en tous sens
captures d’écran
personn’ se comprend
j’écoute les infos
ils sont parano
c’est la psychose
le coronachose
parti de Chine
jusqu’aux Malouines

je flippe un max
en voyant ces masques
étrange carnaval
les stats s’emballent
combien de victimes
c’est un mauvais film
merci les infirmiers
soldats sans boucliers
courageux fantassins
et vous les médecins
merci les couturières
les livreurs les caissières

je surf’ sur Internet
je fais des emplettes
la Fnac Amazon
bazar énorme
je chatte
sur WhatsApp
je skype
je discutaille
j’instagram
c’est lent ça rame
un peu de Facebook
formidable souk

le coronamachin
il est malin
c’est une vedette
sur le Net
les morts défilent
bientôt cent mille
dans ce pauvre monde
macabre décompte
suis sur les genoux
quel jour sommes-nous
le temps s’allonge
l’ennui me ronge

j’écoute Chopin
Schubert Vivaldi
Bach Brahms Verdi
je relis Tintin
Barjavel Camus
j’avale en plus
des encyclopédies
d’astronomie
des guides de voyage
pleins de belles images
pour l’année prochaine
après la quarantaine

mon chien dans son fauteuil
m’observe d’un œil
file sur la terrasse
une ambulance passe
quand je le promène
au parc Duden
ses amis clébards
trouvent ça bizarre
pourquoi les maîtres
ont une muselière
pourquoi ils s’évitent
et marchent si vite ?

ma femme cuisine
lit passionnément
d’énormes romans
des magazines
des livres d’art
elle prend du Zaldiar
je sors le Dyson
mon arme gloutonne
virus fais gaffe
que je t’attrape
je mets le turbo
je t’aspire illico !

voilà mon smartphone
qui sonne
c’est toi maman
quatre-vingt-cinq ans
comment tu vas
j’ai peur pour toi
tu es loin tu es proche
tu t’accroches
seule dans ta maison
tu tiens bon
tu n’es pas morte
tu es si forte !

je mange sur le pouce
des sushis du couscous
des plats exotiques
je rêve des Tropiques
plage et bermuda
pina colada
swimming pool lambada
je bois du rhum
ma drogue mon sérum
je me gave de sucre
pour oublier ce truc
le coronatruc

je suis confiné
comme un fœtus
au fond de l’utérus
comme un nouveau-né
dans son berceau
dans un ventre chaud
je vois les oiseaux
le ciel tout bleu
les chiens joyeux
je t’attends, virus
coronamachin
j’suis pas un minus
j’ai peur de rien

je tourne en rond
dans ma maison
je suis prisonnier
comme un poisson
dans son casier
comme un oisillon
dans sa coquille
comme une chenille
dans son cocon
comme un con
un condamné
un confiné

avril 2020.

ce poème participe au concours de Librinova : Journal de bord du confinement

bureau 2

bureau

Bruxelles-la-Morte

Les trottoirs sont déserts, les volets descendus…
On voit passer des trams et des autobus vides,
Des gens tristes et seuls, allant d’un pas rapide,
Un vieillard qui marmonne et traîne, l’œil perdu.

Peu de bruit dans la rue, des sons comme assourdis,
Aucun rire d’enfant, aucune chanson, rien…
Le visage caché, un homme sort son chien ;
Une voiture noire avance au ralenti.

Pourquoi si peu de monde et pourquoi ce silence,
Malgré le grand ciel bleu, les oiseaux sur les branches,
Les fleurs dans le gazon, le printemps qui commence ?

Enterre-t-on quelqu’un ? Sommes-nous un dimanche ?
Quelle est donc cette ville étrange et assoupie,
Où s’allonge le temps, où diminue la vie ?


21 mars 2020,
confinement de Bruxelles suite au coronavirus.

 

bruxelles 3
rue Xavier de Bue, cœur commercial d’Uccle

bruxelles 4
Un tram vide… interdiction de s’approcher du conducteur !

bruxelles 5
Parc de Wolvendael… interdiction de s’asseoir sur les bancs !

Bruxelles 2
La Grand-Place, déserte…

Mont des Arts

Mont-des-Arts, photo de Pierre-Yves Thienpont

Bruxelles
Vu sur une porte de garage de mon quartier… Quel beau dessin !

Apollo XI

La lune se dévoilait dans le ciel radieux.
Là-bas, très haut, très loin, dans l’espace et le vide,
Deux hommes résolus, pionniers intrépides,
Descendaient doucement vers l’astre mystérieux.

Armstrong posait le pied sur le sol poussiéreux,
Faisait ses premiers pas, tel un bambin timide
S’émerveillant d’un monde insolite et splendide…
Près de lui, Buzz Aldrin sautillait, tout joyeux !

Comme ils étaient petits, dans cette immensité,
Sur cette étrange mer de la Tranquillité
Où s’étalaient sans fin cratères et crevasses !

Ils voyaient se lever, dans la nuit la plus noire,
Une boule blanche et bleue, bille dérisoire :
Notre Terre, oasis au milieu de l’espace.

21 juillet 2019,
50ème anniversaire du premier pas
de l’homme sur la lune.

 

Apollo 11
Aldrin photographié par Amstrong (mission Apollo 11)

 

Apollo 11 2
Lever de Terre sur l’horizon lunaire

Apollo 11 3
La Terre, photographiée par Apollo 17

 

Temple d’Angkor

en visitant Bayon

C’est un temple endormi dans la chaleur d’Angkor.
On y rêve un instant, admirant les sculptures,
Les sveltes apsaras aux étranges postures
Dont s’agitent les mains dans ce divin décor.

Le soleil qui se couche étend un fleuve d’or,
Et fait briller les arcs, les lances, les armures,
Les casques de soldats aux féroces figures,
Khmers et Chams mélangés dans d’âpres corps-à-corps !

Sur le sommet des tours, loin des combats, des glaives,
Tu découvres soudain les visages semblables,
Les regards bienveillants de bouddhas innombrables…

Dans le soir calme et doux, quand la lune se lève,
N’entends-tu pas leurs voix qui sourdent de la pierre,
Et te disent, tout bas, des choses familières ?

juin 2019 – avril 2021.

Bayon 1
Les apsaras du temple de Bayon

Bayon 5
Les bas-reliefs, d’une grande richesse

Bayon 4

Bayon 3
Les innombrables visages, au sommet des tours

Bayon 3

Jardin d’Afrique

C’est une maison blanche au bout de l’avenue,
S’ouvrant sur un jardin embaumé de soleil ;
On se repose un peu sous l’ombre bienvenue
D’un flamboyant aux fleurs splendides et vermeilles.

On voit des hibiscus, des roses inconnues
Que viennent butiner les bourdons, les abeilles,
De grands papillons bleus voltigeant dans les nues ;
Les chants de bengalis nous bercent les oreilles.

Et moi, petit garçon calme, je me promène,
Je me penche sur l’eau limpide du bassin
Où frissonne et frémit le jet d’une fontaine.

Couché dans le gazon, frais et tendre coussin,
Je m’endors, doucement, et les ombres s’installent,
Et stridulent sans fin les heureuses cigales…

Jean-Paul Labaisse, décembre 2018.

flamboyant 1
Un flamboyant (celui de notre jardin était aussi beau)

jardin Lubum 2
Mes parents se reposent, à l’ombre du flamboyant, dans le jardin de Lubumbashi

jardin Lubum 1
Mes parents, mon frère Michel, Armand et Anita Lequeux, à Lubumbashi

Départ

un jour peut-être vois-tu
je partirai
je laisserai ma famille mes amis mon chien
je laisserai ma maison ma voiture
je laisserai mon nom
j’irai droit devant
je marcherai longtemps longtemps
je traverserai les villes les plaines les champs
je franchirai les forêts les rivières les lacs
j’escaladerai les montagnes
j’arriverai au bout du chemin
au bout du monde
je serai devant l’océan
je m’arrêterai enfin
je verrai le soleil se coucher
moi aussi je me coucherai
dans le sable
le vent me caressera la tête
l’ombre m’enveloppera
je regarderai la lune les étoiles
j’entendrai les vagues
je sentirai l’eau près de moi
et la nuit m’accueillera
et mes yeux se fermeront

Jean-Paul Labaisse, novembre 2018.

 

dav

L’Île Sentinelle

C’est une île sauvage et couverte de brume,
Où des rocs acérés, comme des dents géantes,
Se dressent dans le ciel, où des lames grondantes
Cognent la falaise et l’éclaboussent d’écume.

Là-bas, dans le brouillard, formes blanches et vagues,
Se devinent la tour et le phare du Stiff ;
Face à la mer d’Iroise, au-dessus d’un récif,
N’est-ce-pas la Jument, que fracassent les vagues ?

Au milieu des ajoncs, des genêts, des fleurs rares,
Peut-être aperçoit-on le Créac’h, roi des phares,
Dont retentit, très loin, l’inquiétante sirène ?

Perdu sur son rocher qu’engloutit l’horizon,
Donjon de dur granit, s’élève Kéréon,
Qui veille sur Ouessant et protège Molène.

Ouessant, septembre 2018.

Ouessant 1
Phare du Créac’h, le plus puissant du monde (portée de 60 km)

Ouessant 2

Ouessant 4
La Côte Sauvage, avec le phare du Créac’h en arrière-plan

photo-phare-stiff
Phare et tour radar du Stiff

photo-phare-la-jument 2
Phare de la Jument (photo de Jean Guichard)

photo-phare-la-jument-guichard-tempete
Phare de la Jument et son gardien (célèbre photo de Jean Guichard)

photo-phare-kéréon
Phare de Kéréon (photo de Jean Guichard)

Au-dessus des Flots

Elle se dresse en haut de son rocher aride,
Et sa flèche scintille au soleil, admirable,
Et son ombre s’étend loin, très loin, sur le sable,
Sur l’estran infini, sur la mer qui se vide.

Sereine, elle aperçoit, du sommet de son île,
Ces nouveaux pèlerins qui vont, infatigables,
En extase devant ses voûtes immuables,
Son cloître doux et calme aux arcades graciles.

Très haut dans le ciel bleu, l’archange Saint-Michel
Écrase le dragon, combat perpétuel,
Et brillent son épée, ses grandes ailes d’or !

Le soleil qui descend illumine les pierres,
Le sable, l’océan, et l’abbaye s’endort,
Loin au-dessus des flots, entre Dieu et la terre.

Jean-Paul Labaisse,
Le Mont Saint-Michel, septembre 2018,
grandes marées d’équinoxe.

Mont Saint Michel jp 2

Mont Saint Michel jp 5

Mont Saint Michel jp

Mont Saint Michel cloitre

Mont Saint Michel moutons

Mont Saint Michel ombre

Mont Saint Michel

20 rue de Septembre

à mes grands-parents, Juliette et Victor.

 

Je revois la maison, au 20 rue de Septembre,
Son raidillon menant aux rosiers négligés,
Son grenier plein d’objets anciens et mélangés,
Son salon, ses couloirs labyrinthiens, ses chambres.

Les fauteuils sommeillaient, tapis sur le sol sombre,
Et j’entendais gémir un buffet imposant ;
Des masques africains, yeux clos, le front luisant,
Chuchotaient sur les murs indistincts, noyés d’ombre…

J’admirais, exposés dans un désordre étrange,
Des bibelots venant du Brésil, du Congo,
Des lampes du Maroc, des paniers indigo,
Des statues Baluba, des tajines orange.

Un piano traînait dans un bureau sans âge ;
Je m’asseyais, ouvrant le couvercle verni,
Laissant courir mes doigts sur l’ivoire jauni.
Une horloge sonnait, quelque part à l’étage.

Dans la cave brillaient les chromes et les phares
D’une belle Allemande ! On devinait des sacs,
Des pinces, des rabots, des étaux, bric-à-brac
Fameux, trésor d’outils poussiéreux et bizarres…

Bobonne s’affairait, recluse en sa cuisine ;
Lunettes sur le nez, front penché, l’air sérieux,
Grand-père consultait un carnet mystérieux.
Moi, je faisais semblant de lire un magazine !

Je folâtrais parmi les arbres du verger,
Ramassant une pomme, une prune, une poire,
Un beau scarabée à la carapace noire.

Je revenais enfin, sans bruit, le pas léger.
Parrain fermait les yeux, courbant sa tête blanche ;
Grand-mère préparait le lapin du dimanche.

Dans le grenier, j’ouvrais des cahiers, des recueils,
De lourds et vieux albums, des fardes bien remplies,
Reconnaissant Papa sur des photos pâlies !

Mes grands-parents, plus tard, dormaient dans leurs fauteuils ;
Leurs ronflements montaient, envahissaient l’espace !
Bobonne était l’alto, Parrain faisait la basse…

En fin d’après-midi, je foulais le gazon,
Puis me hissais sur la grinçante balançoire,
Allant très haut, heureux comme sur une foire !

Je vous revois, debout devant votre maison ;
Vous me donnez la main, dans la lumière grise,
Et tombe la nuit douce, et se lève la brise…

mai 2018.

1960 Maison de Jodoigne.jpg
La maison de mes grands-parents, 20 rue de Septembre, à Jodoigne.

 

1947 thé à Jodoigne.jpg
Mes grands-parents, en 1947, avec leurs trois fils,
Paul, Roger, et Jean, mon père, âgé de 18 ans.

 

1960 grands-parents.jpg
Mes grands-parents, en 1960, avec Marie-Anne, Michel, et Philippe.

 

1969 à Jodoigne.jpg
Photo de famille, en 1967, sur le perron de la maison,
avec ma grand-mère, oncle Roger, mes parents, et leurs 5 enfants.

 

1991 bapteme Maxime.jpg
Mon grand-père, en 1991, avec mon père, Philippe, et Maxime…
4 générations réunies ! Victor disparaissait en 1993…

 

 

dav
Une tête africaine, aujourd’hui chez moi, qui vient de la maison de mes grands-parents.

 

 

 

 

 

Histoire de Gigot

un monsieur gros et gras
un monsieur gras et gros
mangeait un lourd repas
mangeait un bon gigot
et il levait le bras
et il avait bien chaud
mais un chien triste et las
mais un chien tout penaud
lui vola des abats
lui vola un morceau
le monsieur se fâcha
le monsieur fit gros dos
eut un hoquet d’effroi
un horrible sursaut
où était donc son plat
son si tendre gigot
le grotesque bourgeois
le monsieur rigolo
gémit et injuria
fit un énorme saut
pour ravoir son repas
qui lui faisait défaut
mais il était trop gras
mais il était trop gros
alors il éclata
comme un ballon trop chaud
et le chien s’esclaffa
et le chien fit des sauts
mais il n’éclata pas
mais il s’envola haut
dans le ciel plein de joie
dans le ciel plein d’oiseaux

1981

Cailloux des Routes

les cailloux sur les routes
ont très mal dans leurs cœurs
car nul ne les écoute
car nul ne voit leurs pleurs
leurs pauvres pleurs sans gouttes
leurs sanglots de douleur
le monde les envoûte
le monde leur fait peur
aux cailloux sur les routes
aux doux cailloux en pleurs
et qui sans cesse broutent
l’herbe aux tendres saveurs
l’herbe qui les écoute
sangloter dans leurs cœurs
sangloter dans leurs croûtes
leurs croûtes de malheur

1981.