20 rue de Septembre

à mes grands-parents, Juliette et Victor.

 

Je revois la maison, au 20 rue de Septembre,
Son raidillon menant aux rosiers négligés,
Son grenier plein d’objets anciens et mélangés,
Son salon, ses couloirs labyrinthiens, ses chambres.

Les fauteuils sommeillaient, tapis sur le sol sombre,
Et j’entendais gémir un buffet imposant ;
Des masques africains, yeux clos, le front luisant,
Chuchotaient sur les murs indistincts, noyés d’ombre…

Tremblant, je traversais une petite salle :
Un crocodile, gueule ouverte, cou puissant,
Me fixait de son œil glauque et phosphorescent !
Tout en haut s’étalait une horrible mygale…

J’admirais, exposés dans un désordre étrange,
Des bibelots venant du Brésil, du Congo,
Des lampes du Maroc, des paniers indigo,
Des têtes Baluba, des tajines orange.

Dans un coin isolé se dressaient des poupées,
Dentelles, falbalas, rubans, jupons soyeux,
Teint rose ; il me semblait que leurs yeux, leurs grands yeux
Me suivaient, m’observaient ! Je fuyais, mains crispées.

Un piano traînait dans un bureau sans âge ;
Je m’asseyais, ouvrant le couvercle verni,
Laissant courir mes doigts sur l’ivoire jauni.
Une horloge sonnait, quelque part à l’étage.

Dans la cave brillaient les chromes et les phares
D’une belle Allemande ! On devinait des sacs,
Des pinces, des rabots, des étaux, bric-à-brac
Fameux, trésor d’outils poussiéreux et bizarres…

Bobonne s’affairait, recluse en sa cuisine ;
Lunettes sur le nez, front penché, l’air sérieux,
Grand-père consultait un carnet mystérieux.
Moi, je faisais semblant de lire un magazine !

Je folâtrais parmi les arbres du verger,
Ramassant une pomme, une prune, une poire,
Un beau scarabée à la carapace noire.

Je revenais enfin, sans bruit, le pas léger.
Parrain fermait les yeux, courbant sa tête blanche ;
Grand-mère préparait le lapin du dimanche.

Ravi, je m’installais auprès d’oncle Roger,
Qui me prenait un livre et lisait quelques pages ;
J’écoutais, captivé, admirant les images !

Dans le grenier, j’ouvrais des cahiers, des recueils,
De lourds et vieux albums, des fardes bien remplies,
Reconnaissant Papa sur des photos pâlies !

Mes grands-parents, plus tard, dormaient dans leurs fauteuils ;
Leurs ronflements montaient, envahissaient l’espace !
Bobonne était l’alto, Parrain faisait la basse…

En fin d’après-midi, je foulais le gazon,
Puis me hissais sur la grinçante balançoire,
Allant très haut, heureux comme sur une foire !

Le soleil s’est couché sur le bel horizon ;
Une lampe s’éteint, au 20 rue de Septembre,
Et souffle, souffle sans fin le vent de novembre…

Je vous revois, debout devant votre maison ;
Vous me donnez la main, dans la lumière grise,
Et tombe la nuit douce, et se lève la brise…

mai 2018.

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La maison de mes grands-parents, 20 rue de Septembre, à Jodoigne.

 

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Mes grands-parents, en 1947, avec leurs trois fils,
Paul, Roger, et Jean, mon père, âgé de 18 ans.

 

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Mes grands-parents, en 1960, avec Marie-Anne, Michel, et Philippe.

 

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Photo de famille, en 1967, sur le perron de la maison,
avec ma grand-mère, oncle Roger, mes parents, et leurs 5 enfants.

 

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Mon grand-père, en 1991, avec mon père, Philippe, et Maxime…
4 générations réunies ! Victor disparaissait en 1993…

 

 

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Une tête africaine, aujourd’hui chez moi, qui vient de la maison de mes grands-parents.

 

 

 

 

 

Oncle Paul

à mon oncle Paul, 88 ans cette année…

C’est un ogre, un géant, un colosse au grand cœur,
Qui me prend dans ses bras, me soulève, m’emporte,
Comme si je pesais moins qu’une feuille morte,
Me presse contre lui, me serre avec vigueur.

Il a la barbe drue, un torse de catcheur.
Quand retentit son rire énorme, sa voix forte,
Transperçant les plafonds, les murs, la moindre porte,
Les chats et les souris détalent, pris de peur !

À table, il engloutit des plats gargantuesques,
Déchire des chapons aux cuisses titanesques,
Avale bière et vin, dévore les pâtés…

Chaque soir, oncle Paul raconte des histoires,
Des blagues, des récits drôles, jubilatoires,
Dont nul ne sait s’ils sont réels ou inventés…

Jean-Paul Labaisse, septembre 2017.

 

1935 Papa et Paul petits

Mon père, à gauche, et Paul, à droite, en 1935.
Ils ont 6 et 5 ans…

 

1937 paul et papa

Paul (à gauche), et mon père (à droite), en 1937.
Ils ont 7 et 8 ans…

 

Oncle Paul 2

Paul et Hilda, en janvier 2012 (Paul a 81 ans).
Je suis derrière…

 

 

Louis XIV (Rigaud)

Il est debout, bien droit dans la belle clarté,
En manteau d’apparat aux lourds et larges plis,
Brocart de satin bleu où débordent les lys,
Bas blancs, souliers vernis, une épée au côté.

Tout autour, des tentures aux reflets vermeils,
De profonds tapis, des fauteuils fleurdelisés.
Il est debout, teint frais et regard avisé :
Voici Louis le Grand, voici le Roi-Soleil !

On ne sait si son visage est triste ou joyeux ;
La bouche ne sourit pas, un peu ironique,
Les yeux sont à la fois durs et malicieux…

Il est Louis Quatorze, Prince magnifique,
Ni bon, ni mauvais… Il est simplement le Roi,
Au-dessus de ce monde, et au-delà des lois.

Jean-Paul Labaisse 2006.

 

Louis_XIV_of_France

Huile sur toile, 277 x 194 cm
Musée du Louvre, Paris

 

 

L’Enlèvement des Filles de Leucippe (Rubens)

Ils étaient descendus du ciel immaculé,
Et leurs chevaux fameux, leurs fébriles montures,
Etiraient au soleil leurs fières encolures,
Mélangeant leurs sabots, arquant leurs dos musclés.

Et Castor et Pollux, les jumeaux merveilleux,
Ont penché leurs regards : ils ont vu ces deux filles
A la peau rose et fraîche, aux cheveux qui scintillent,
Dormant dans les rayons du jour délicieux.

Sur leurs bras vigoureux, sur leurs poitrines nues,
Ils portent calmement les adorables Vierges,
Les soulèvent, très loin, vers d’invisibles nues.

Au milieu des soleils, des comètes, des cierges,
Brillent deux astres blonds, deux planètes nouvelles,
Qui tournent, sans fin, autour d’étoiles jumelles !

Jean-Paul Labaisse 1999.

 

Peter_Paul_Rubens_-_The_Rape_of_the_Daughters_of_Leucippus

Huile sur toile, 224 x 210 cm
Alte Pinakothek, Munich

 

 

 

Le Déjeuner des Canotiers (Renoir)

Renoir, des enfants blonds et fins, cheveux brillant
Sous le soleil soyeux, de douces demoiselles
Se balançant à l’ombre exquise des tonnelles,
Où frémissent les fleurs, les jasmins chatoyants.

 

 

Ils avaient bien mangé, bien bu, tout le midi.
Sur la table traînaient des verres, des bouteilles,
Des couverts délaissés, un plat, avec des fruits,
Poires mûres, raisins dorés, pommes vermeilles.

Les femmes bavardaient, badinaient, l’œil rieur,
De grands chapeaux de paille inclinés sur la tête ;
Barbe rousse et regard pensif, en débardeur,
Un gaillard contemplait les blanches goélettes.

Ils conversent de tout, de rien, de mille choses
Puériles, qui font le bonheur de la vie ;
Les hommes sont contents, les femmes alanguies.

Sous la lumière blonde et tranquille, des roses
Dans son chapeau à rubans, une jeune fille
Serre un petit chien, qui se dresse, qui frétille.

 Jean-Paul Labaisse, novembre 1995.

 

dejeuner des canotiers

Huile sur toile, 130 x 173 cm
collection Duncan Philipps, Washington

 

 

 

 

La Création d’Adam (Michel-Ange)

 

Allongé sur la mousse, Adam faisait un somme.
Il était faible encore, œil vague, gestes lents,
L’esprit vide, les mains et les bras indolents ;
Il ne rêvait ni ne pensait, le premier homme…

Adam dormait, plongé dans la catalepsie,
Et ce froid du néant qui ressemble à la mort ;
Il frissonnait un peu, il soulevait son corps,
Se tournant mollement sur sa couche transie.

Mais Dieu, penché sur sa créature fragile,
Pensait avec fierté :  » j’ai fait cela, en somme.
Hier, de la glaise informe ; aujourd’hui, chair gracile !  »

Le doigt de Dieu toucha soudain le doigt de l’homme,
Son souffle emplit son cœur, son Œil frappa ses yeux,
Qui s’ouvrirent, enfin, sous le soleil radieux.

Jean-Paul Labaisse 1997.

 

Fresque, 280 x 570 cm
Chapelle Sixtine, Vatican, Rome

La Sibylle de Delphes (Michel-Ange)

Michel-Ange, lieu vague où l’on voit des Hercules
Se mêler à des Christs, et se lever tout droits
Des fantômes puissants qui dans les crépuscules
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts.

                                        Charles Baudelaire

 

Elle porte une robe à l’étoffe moirée,
Une cape de soie aux reflets somptueux,
Enveloppant son corps d’un drapé luxueux ;
Un rayon fait briller sa blouse diaprée.

Près d’elle, des bambins montrent leurs fesses roses.
Elle tient entre ses mains le parchemin fameux,
Le livre mémorable écrit du doigt de Dieu ;
On dirait qu’elle attend quelqu’un ou quelque chose…

Elle tourne la tête et son bras se soulève ;
Sa lèvre bouge un peu, voudrait-elle parler ?
Le regard semble ailleurs, le front paraît troublé…

Serait ce une pythie, une déesse, un rêve ?
Elle énonce l’Oracle et déchiffre l’Augure,
Disant la vie ou la mort de sa bouche pure.

Jean-Paul Labaisse 1999.

 

 

michelange_sibyllededelphes

Fresque, 350 x 380 cm
Chapelle Sixtine, Vatican, Rome

Les Chasseurs dans la Neige (Bruegel)

 

Des montagnes, des pics montraient leurs cimes blanches.
Des oiseaux passaient, traversant le ciel couvert.
La neige s’étalait sur le sol, sur les branches.
Il faisait froid, il faisait sec. C’était l’hiver.

Les cieux paraissaient gris, et ternes, comme obscurs.
Partout, la neige avait posé son blanc manteau.
Sur l’étang circulaient des hommes, des traîneaux,
Qui glissaient, calmement, dans le silence pur.

Les chasseurs revenaient, portant de longs bâtons.
Leurs bottes s’enfonçaient dans la neige soyeuse ;
Suivaient les chiens, trottant, reniflant chaque tronc.

Ce soir, assis devant les flammes bienheureuses,
Ils chaufferont leurs pieds glacés, puis, sur leurs sièges,
S’assoupiront, pendant que tombera la neige.

Jean-Paul Labaisse 1995.

 

Huile sur bois, 117 x 162 cm
Kunsthistorisches Museum,Vienne