Carnaval

On voit des tissus blancs, bleus, violets, ornés
D’un bord vermeil, certains pimpants, étoffe claire,
D’autres bien tristounets, d’un noir ou brun sévère,
Portés haut, ou bâillant sur la bouche et le nez.


Nous allons désormais le visage voilé,
Anonymes passants, promeneurs solitaires ;
Qui sont ces inconnus sous leurs masques austères,
Portant un manteau gris, un épais col roulé ?


Nous voici condamnés, personnages cocasses,
À ces masques hideux qui recouvrent nos faces
– Sommes-nous Pantalon, Scaramouche, Arlequin ?


Quel est ce carnaval, loin de Binche ou Venise ?
Nous errons, trébuchant sur ce mauvais chemin,
Et l’univers se fond dans une brume grise…

février-mars 2021.

Polichinelle, personnage de la commedia dell’arte

Carnaval de Venise

Arlequin

Carnaval de Binche

Il est interdit

il est interdit
de se toucher
de se serrer la main
de s’embrasser
de rencontrer ceux qu’on aime
de voir ses amis
il est interdit
d’accompagner les malades
de dire adieu à ses proches
de prier dans les églises
Dieu attendra
il est interdit
de travailler au bureau
de faire ses courses à deux
de montrer son visage
quelle indécence
il est interdit
de sortir après 22h
de fêter un mariage
de danser
de célébrer Noël
peut-être qu’on se verra à Pâques 
il est interdit
d’aller au cinéma
de voir jouer des comédiens
d’assister à un concert
de se faire coiffer
être beau n’a plus d’importance
il est interdit
de partager un banc
d’entrer dans un auditoire
d’étudier ensemble
ton écran est ton seul professeur
il est interdit de se rassembler
il est interdit de regarder un match
il est interdit de nager
il est interdit de boire un verre
il est interdit de manger au restaurant
il est interdit de voyager
il est interdit de voir de belles choses
il est interdit
il est interdit de

il est permis
d’aimer sa femme ses enfants
de promener son chien dans le parc
de cultiver son jardin
d’appeler ses amis
de rassurer sa mère
il est permis
de rêver
d’écrire de dessiner de composer
de philosopher
il est permis
de dormir
de ne rien faire
de perdre son temps
il est permis
d’écouter les Variations Goldberg
de revoir Rabbi Jacob
pour la centième fois
de relire Astérix ou Simenon
il est permis
de commander un repas indien
ou grec ou marocain
de boire un verre
et même deux
il est permis
de courir
de faire du vélo
de marcher au hasard dans la rue
il est permis
de vivre encore
de rire de pleurer de s’enthousiasmer
de se parler un peu
de se parler de loin
il est permis
d’espérer
les vaccins arrivent
les hôpitaux se vident
les croque-morts s’ennuient
il est permis
de croire que finira
ce mauvais rêve
ce film ennuyeux et médiocre
ce monotone feuilleton

il sera permis
de voir la porte s’ouvrir
de sentir le soleil
sur son visage
de humer les parfums
du monde
d’entendre rire
autour de soi  
il sera permis
de ne plus interdire
il sera permis
de respirer
de revivre
enfin


1er février 2021.

L’Attente

Je vis depuis longtemps dans ce home tranquille.
Mais pourquoi, dites-moi, les gens portent des masques,
Des visières, des gants ? Quelle mode fantasque !
Je reste dans ma chambre, immobile, inutile…

Plus de visites, rien… Que nous arrive-t-il ?
Dans les couloirs, pourquoi parle-t-on à voix basse ?
Je regarde l’horloge, au mur… Les heures passent,
Si lentement ! Quel jour, quel mois, mars ou avril ?

Ma chère Madeleine est partie ce jeudi…
Savez-vous seulement quand elle reviendra ?
Mes enfants, j’aimerais vous serrer dans mes bras !

Au fond de ma poitrine, une douleur grandit.
Est-ce la grippe, un rhume, une banale angine ?
J’attends dans cette chambre où la clarté décline.

dédié à tous les disparus des maisons de repos,
en Belgique ou ailleurs, juillet 2020.

horloge noire
L’Horloge Noire, Paul Cézanne, vers 1870.

horloge

La Chanson du Confiné

je m’isole
dans ma geôle
je m’emprisonne
parle à personne
je m’embastille
me recroqueville
je mets les verrous
bouche les trous
je me cloître
je me claustre
je m’enferme
gare aux germes !

je télétravaille
mes circuits déraillent
vidéoconférence
ça fuse en tous sens
captures d’écran
personn’ se comprend
j’écoute les infos
ils sont parano
c’est la psychose
le coronachose
parti de Chine
jusqu’aux Malouines

je flippe un max
en voyant ces masques
étrange carnaval
les stats s’emballent
combien de victimes
c’est un mauvais film
merci les infirmiers
soldats sans boucliers
courageux fantassins
et vous les médecins
merci les couturières
les livreurs les caissières

je surf’ sur Internet
je fais des emplettes
la Fnac Amazon
bazar énorme
je chatte
sur WhatsApp
je skype
je discutaille
j’instagram
c’est lent ça rame
un peu de Facebook
formidable souk

le coronamachin
il est malin
c’est une vedette
sur le Net
les morts défilent
bientôt cent mille
dans ce pauvre monde
macabre décompte
suis sur les genoux
quel jour sommes-nous
le temps s’allonge
l’ennui me ronge

j’écoute Chopin
Schubert Vivaldi
Bach Brahms Verdi
je relis Tintin
Barjavel Camus
j’avale en plus
des encyclopédies
d’astronomie
des guides de voyage
pleins de belles images
pour l’année prochaine
après la quarantaine

mon chien dans son fauteuil
m’observe d’un œil
file sur la terrasse
une ambulance passe
quand je le promène
au parc Duden
ses amis clébards
trouvent ça bizarre
pourquoi les maîtres
ont une muselière
pourquoi ils s’évitent
et marchent si vite ?

ma femme cuisine
lit passionnément
d’énormes romans
des magazines
des livres d’art
elle prend du Zaldiar
je sors le Dyson
mon arme gloutonne
virus fais gaffe
que je t’attrape
je mets le turbo
je t’aspire illico !

voilà mon smartphone
qui sonne
c’est toi maman
quatre-vingt-cinq ans
comment tu vas
j’ai peur pour toi
tu es loin tu es proche
tu t’accroches
seule dans ta maison
tu tiens bon
tu n’es pas morte
tu es si forte !

je mange sur le pouce
des sushis du couscous
des plats exotiques
je rêve des Tropiques
plage et bermuda
pina colada
swimming pool lambada
je bois du rhum
ma drogue mon sérum
je me gave de sucre
pour oublier ce truc
le coronatruc

je suis confiné
comme un fœtus
au fond de l’utérus
comme un nouveau-né
dans son berceau
dans un ventre chaud
je vois les oiseaux
le ciel tout bleu
les chiens joyeux
je t’attends, virus
coronamachin
j’suis pas un minus
j’ai peur de rien

je tourne en rond
dans ma maison
je suis prisonnier
comme un poisson
dans son casier
comme un oisillon
dans sa coquille
comme une chenille
dans son cocon
comme un con
un condamné
un confiné

avril 2020.

ce poème participe au concours de Librinova : Journal de bord du confinement

bureau 2

bureau

Bruxelles-la-Morte

Les trottoirs sont déserts, les volets descendus…
On voit passer des trams et des autobus vides,
Des gens tristes et seuls, allant d’un pas rapide,
Un vieillard qui marmonne et traîne, l’œil perdu.

Peu de bruit dans la rue, des sons comme assourdis,
Aucun rire d’enfant, aucune chanson, rien…
Le visage caché, un homme sort son chien ;
Une voiture noire avance au ralenti.

Pourquoi si peu de monde et pourquoi ce silence,
Malgré le grand ciel bleu, les oiseaux sur les branches,
Les fleurs dans le gazon, le printemps qui commence ?

Enterre-t-on quelqu’un ? Sommes-nous un dimanche ?
Quelle est donc cette ville étrange et assoupie,
Où s’allonge le temps, où diminue la vie ?


21 mars 2020,
confinement de Bruxelles suite au coronavirus.

 

bruxelles 3
rue Xavier de Bue, cœur commercial d’Uccle

bruxelles 4
Un tram vide… interdiction de s’approcher du conducteur !

bruxelles 5
Parc de Wolvendael… interdiction de s’asseoir sur les bancs !

Bruxelles 2
La Grand-Place, déserte…

Mont des Arts

Mont-des-Arts, photo de Pierre-Yves Thienpont

Bruxelles
Vu sur une porte de garage de mon quartier… Quel beau dessin !