Le Vaisseau Fantôme

Wagner, ville ! royaume impossible et infâme
Habité par les dieux, les hommes, les satans,
Les nains, les ménestrels, tous ceux-là se battant
Pour de l’or, pour le Christ, pour l’amour d’une femme.

 

Sur l’océan sans âge, il vogue, et son vaisseau
Est un vaste désert, et déserte est son âme,
Depuis l’éternité ; une dernière flamme
Brûle pourtant son cœur et trouble son cerveau.

Tous les sept ans, son triste et funèbre bateau
S’amarre dans un port, ses vieilles oriflammes
Scintillant au soleil ; quelle fleur, quelle femme
Sauvera le maudit de Dieu, le Roi des Eaux ?

C’est une jeune fille, une pâle madone,
Aux yeux baissés, aux longs cheveux noirs ; elle donne
Sa vie, son cœur ardent, son âme qui chavire…

Mais le fier capitaine a repris l’océan ;
À l’amour d’une femme, il préfère le vent,
La mer et la tempête, en son hideux navire.

1990.

 

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The Flying Dutchman, un célèbre vaisseau fantôme, par Charles Temple Dix (vers 1860).

Lohengrin (inspiré de Wagner)

Au bord de la rivière, ils s’étaient rassemblés.
Ils voyaient arriver une barque, et un cygne
La conduisait ; debout, un homme faisait signe,
Inclinant au soleil son heaume immaculé.

A la femme qui vint vers lui, les traits voilés,
L’homme dit : « aime-moi, bien que je sois indigne
De tes tendres faveurs, de ta douceur insigne.
Ne me demande pas de jamais révéler

Mon nom, ni le pays enchanté d’où je viens. »
« Je le promets » dit-elle, en lui prenant la main.
On les couvrit de lys, de dahlias, de pervenches.

« Comment t’appelles-tu ? » demandera Elsa.
« Lohengrin ! » dira-t-il, et il repartira,
Sur la rivière, avec une colombe blanche.

1991.

 

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Lohengrin, August von Heckel

 

 

Tristan et Isolde (inspiré de Wagner)

Ils étaient, dans la nuit, deux enfants innocents ;
Ils ne connaissaient pas l’amour, et la souffrance,
Et cette chose étrange, et cette fulgurance,
Qui vous emporte loin, sur ses bras tout-puissants.

Tranquilles, ils rêvaient dans le soir frémissant ;
Ils voyaient le soleil descendre, et l’espérance
Était en eux, secrète ; avec indifférence
Ils allaient l’un vers l’autre, en le monde naissant.

Soudain, ce fut la fin de la nuit : la lumière
Jaillit, splendide et douce ; ils ouvrirent les yeux,
Et se virent enfin, dans le jour glorieux.

Ils s’aimaient, se touchaient, en l’aurore première !
Le soleil éclairait l’univers dévoilé
– Ils allaient vers lui, tels des enfants aveuglés.

1991.

 

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Tristan et Iseut jouent aux échecs et boivent le philtre d’amour à bord d’un navire. Enluminure du Tristan de Léonois, 1470, BnF, département des manuscrits
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Tristan et Isolde, toile de John Duncan, 1912.

L’Anneau du Nibelung (inspiré de Wagner)

L’Or du Rhin (prologue)

C’est un fleuve qui coule et se déroule, immense,
Et millénaire ; au fond de l’eau brille un trésor,
Que dérobe Alberich, le Nibelung : c’est l’or
Secret du Rhin, c’est la richesse et la puissance !

Au Walhalla divin, le luxe et l’opulence
Sont partout répandus ; ensommeillé encor,
Wotan est allongé, près de Fricka ; il dort,
Et rêve de l’Anneau, avec impatience…

Chez Alberich, le dieu Wotan est descendu ;
Il s’empare de l’or, des précieuses pierres,
Il élève l’Anneau, dans la pure lumière.

« Maudit ! » crie Alberich, cet or que j’ai perdu,
Tu le perdras aussi ! Et les gens de ta race
Déclineront, mourront tous, sans laisser de trace ! «

Wagner or du Rhin
Alberich vole l’Or du Rhin( photographie monochrome prise des 14 décors de Hoffman en 1876)

La Walkyrie (première journée)

Dans le soir qui descend, on entend le galop
De quatre chevaux fous, qui courent dans la brume,
Qui volent dans le ciel, et leurs naseaux écument,
Et leurs poils sont dressés, sur l’échine et le dos.

C’est un orage, avec la foudre, les éclairs,
L’énorme grondement de milliers de tonnerres ;
La pluie et l’ouragan s’abattent sur les terres,
Emportant les maisons, les chemins, les bois verts.

Sur les fiers destriers, quatre jeunes furies
Se dressent ; elles ont des armures d’acier,
Des lances, des carquois, des arcs, des boucliers.

Elles vont dans le vent, la tempête et la pluie,
Sur leurs chevaux du ciel – Écoutez-les crier
Et rire dans la nuit, les folles Walkyries !

Wagner walkyrie
La Walkyrie Brünnhilde, Arthur Rackham
NM 1252
La Walkyrie (Peter Nicolai Arbo – Nationalmuseum)

Siegfried (deuxième journée)

Sur un rocher lointain, Brünnhilde est endormie.
La brise, doucement, souffle sur ses cheveux,
Les rayons de soleil baisent son front, ses yeux,
Un arbre solitaire étend son ombre amie.

Elle bouge, sourit, frémissant dans un rêve
Étrange et merveilleux ; sa bouche brille, un peu,
S’entrouvre doucement pour un baiser soyeux…
Elle dort, au soleil, dans l’aube qui se lève.

Sur le tertre désert, Brünnhilde est assoupie,
Dans un cercle de feu ; la blonde Walkyrie
Frissonne, souriant dans son sommeil profond.

Siegfried s’approche d’elle et traverse les flammes ;
Il la prend dans ses bras, l’embrasse sur le front.
Elle s’éveille, enfin, et devient une femme !

Wagner Siegfried 2
Représentation de Siegfried dans une édition suédoise de 1893 de l’Edda poétique

Wagner Siegfried
Siegfried découvre la femme et la peur avec la vision de Brünnhilde endormie (Arthur Rackham).

Le Crépuscule des Dieux (troisième journée)

Des hommes, en cortège, avancent lentement,
Très lentement ; Siegfried, sur un bouclier d’or,
Est couché, les yeux clos, les bras fermés ; il dort,
Bienheureux, échappé dans un rêve éclatant.

Il est mort, le héros merveilleux ! Il est mort
Le fils des dieux, le fils des hommes de ce monde !
Son âme a fui, légère, et flotte sur les ondes,
Dans les airs, tel un aigle, un sublime condor !

Au sommet d’un bûcher immense, on le transporte ;
Les flammes du brasier caressent sa peau morte,
Et dévorent sa chair, son cœur incandescent.

Et le ciel, tout le ciel est rouge et menaçant,
Et l’eau lourde du Rhin coule, déferle, inonde
Le Walhalla splendide, et c’est la fin du monde !

Jean-Paul Labaisse, 1991

Wagner crépuscule
Grane et Brünnhilde se sacrifient dans un brasier à la fin du Crépuscule des Dieux (Arthur Rackham).