La Piscine

souvenir de Lubumbashi

Sous l’œil de leurs mamans accablées de chaleur,
Des enfants barbotaient gaiement dans la piscine ;
Des filles de quinze ans, à la jolie poitrine,
Bronzaient dans le gazon, près des bosquets de fleurs.


À la brasse ou au crawl, je faisais mes longueurs,
Sentant l’eau caresser mon corps mince et agile ;
Je plongeais tout au fond, insouciant crocodile,
Puis remontais, vif comme un bouchon de pêcheur…


Je voyais la cheminée de la Gécamines,
Son terril sombre et gris – fabuleuse colline ! –
Le ciel bleu où passaient de beaux nuages blancs.


Je m’allongeais enfin sur le chaud carrelage,
Et je fermais les yeux, sous le soleil brûlant,
Laissant le vent si doux chatouiller mon visage.

Mars 2021.

Bassin de la Gécamines

La cheminée de la Gécamines, et son terril

Jardin d’Afrique

C’est une maison blanche au bout de l’avenue,
S’ouvrant sur un jardin embaumé de soleil ;
On se repose un peu sous l’ombre bienvenue
D’un flamboyant aux fleurs splendides et vermeilles.

On voit des hibiscus, des roses inconnues
Que viennent butiner les bourdons, les abeilles,
De grands papillons bleus voltigeant dans les nues ;
Les chants de bengalis nous bercent les oreilles.

Et moi, petit garçon calme, je me promène,
Je me penche sur l’eau limpide du bassin
Où frissonne et frémit le jet d’une fontaine.

Couché dans le gazon, frais et tendre coussin,
Je m’endors, doucement, et les ombres s’installent,
Et stridulent sans fin les heureuses cigales…

Jean-Paul Labaisse, décembre 2018.

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Un flamboyant (celui de notre jardin était aussi beau)

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Mes parents se reposent, à l’ombre du flamboyant, dans le jardin de Lubumbashi

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Mes parents, mon frère Michel, Armand et Anita Lequeux, à Lubumbashi

Le Caméléon

On le devine à peine, avançant prudemment
Sur le rameau d’un arbre, ou sur la terre grise.
Craintif, il ralentit un peu, s’immobilise,
Patte en l’air… Il repart, au bout d’un long moment.

Il dirige en tous sens ses grands yeux globuleux,
Détend soudain sa langue, inouï harpon rose…
Sur sa branche, il devient vert, se métamorphose,
Se teinte en brun, revêt son smoking jaune et bleu.

Son corps aux maigres flancs se pare de zébrures,
De taches, de dessins, de splendides rayures,
Étonnant maquillage aux nuances fugaces.

Il glisse et disparaît dans les herbes rebelles…
Une branche remue, une brindille casse,
Dans la clairière où l’ombre et la clarté se mêlent.

Jean-Paul Labaisse, avril 2018.

 

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La Chevrolet

C’est une belle auto qui nous vient d’Amérique,
Une Chevrolet rose aux chromes rutilants,
Capot immense, flancs bombés, phares brillants,
Vitres réfléchissant le beau ciel de l’Afrique.

Nous sommes cinq ou six sur la banquette arrière,
Maman devant, Papa qui conduit, attentif,
Mes frères câlinant notre berger, l’œil vif,
Et nous rions, tanguant sur des chemins de terre.

Nous arrivons devant un modeste ruisseau,
Montrant sous le ciel bleu son eau jaune et boueuse.
Nous plongeons en poussant des cris, bande joyeuse

Et folle ! Le chien nage avec nous, tout pataud…
Puis, nous nous endormons au soleil, sur la grève,
Tranquilles, chatouillés par le vent qui se lève.

Jean-Paul Labaisse, mars 2018.

 

 

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Philippe et Michel, devant la Chevrolet Bel Air 1957

 

 

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À l’École

Nous étions quatre enfants dans une seule classe.
Marie-Anne inclinait sa tête aux boucles blondes,
Bleuissant le papier de belles lettres rondes.
Mes frères, dans le fond, bavardaient à voix basse.

J’écoutais la maîtresse, et sa douce voix lasse,
Nous parler du Congo, nous décrire le monde.
Mon index s’égarait sur une mappemonde,
Pointant le Sahara, l’Antarctique et sa glace…

Très fier, j’effectuais mes premières lectures,
Découvrant le calcul et l’ivresse des nombres…
Scribe calligraphiste à la gauche écriture,

Mes doigts bleus étalaient l’encre brillante et sombre,
Dans des cahiers épais que je couvrais de lignes,
Jardins de mots, forêts de lettres et de signes !

Jean-Paul Labaisse, décembre 2017.
merci à Pierre pour avoir trouvé l’excellent vers 8 !

 

 

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Michel, Philippe, Maman, Marie-Anne, et moi, à Mutshatsha,
vers 1966, époque de ma 1ère année…

La Petite Soeur

à Véronique

 

Elle a de grands yeux bruns et verts, le front hâlé,
Des cheveux blonds et fins, une peau toute douce…
C’est un bébé de deux ans, gentille frimousse,
Bouche qui s’ouvre un peu, bras blancs et potelés.

La petite sœur se tient dans le poulailler,
Au milieu des poussins, des dindons qui gloussent,
Portant fièrement une poule blanche et rousse,
Qu’elle serre bien fort, puis laisse s’en aller…

Voilà qu’elle sommeille, yeux clos, lèvres ouvertes,
Allongée au milieu de ses nombreux doudous,
Serrant contre son cœur sa souris rose et verte.

Je me glisse près d’elle et dépose un bisou
Dans son cou, qui sent bon le savon et le frais,
Parfum doux d’un enfant, aux composants secrets…

Jean-Paul Labaisse, juillet 2017.

 

 

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Véronique, à Mutshatsha, vers 1964, 1965.


Tuma Mashua


à mon père

C’est un monstre luisant, dont la soif ne s’étanche
Jamais, un buffle énorme, un dragon, un pur-sang
Sur le point de bondir, le souffle menaçant…
De ses naseaux en feu sort de la fumée blanche.

Les quais sont pleins de monde, en ce radieux dimanche.
Moi, j’ai escaladé cet étrange éléphant,
Dont je suis le cornac fragile et triomphant,
Le dos droit, le regard fier, les poings sur les hanches…

À mes côtés, papa fait signe au conducteur ;
Un sifflet retentit et la bête indomptable
S’ébroue, frissonne, tend ses muscles formidables !

De sa tête jaillit une épaisse vapeur,
Et le monstre s’ébranle en gémissant, s’élance,
M’emportant loin, très loin, dans le Congo immense.

Jean-Paul Labaisse, juillet 2017.

Tuma Mashua : démarrez la machine (swahili)

 

 

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Maïs et Makala

à Philippe et à Michel

Je pars dans la savane, avec mes deux grands frères ;
Nous prenons nos vélos, nos sacs, nos casse-croûte,
Et nous voilà lancés sur les mauvaises routes,
Explorateurs d’un jour, cyclistes téméraires !

Autour de nous, des champs immenses de maïs,
Dont bruissent doucement les plants jaunes et verts ;
Nous cueillons des épis bien mûrs, le grain offert…
Le soleil fait briller nos cheveux blonds et lisses.

Le soir, les bras brûlés, nous rentrons de la brousse ;
À coté de piments et de patates douces,
Nous grillons le maïs sur du charbon de bois.

Nous mangeons ce festin avec des kalangas,
Buvant de la Tembo… et nous sommes des rois,
Bienheureux, dans la nuit chaude du Katanga.

Jean-Paul Labaisse, juillet 2017.

makala : charbon de bois (swahili)
kalangas : arachides
la bière Tembo (tembo = éléphant) est très répandue au Congo
Katanga : Province de la République Démocratique du Congo

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Dans la Brousse

à Marie-Anne

Nous étions deux enfants, yeux bleus et mèches blondes.
Quand nos parents dormaient, nous allions dans la brousse,
Chassant les biloulous, piétinant l’herbe rousse,
Tels des explorateurs devant le Nouveau Monde !

Joyeux, nous observions d’innombrables termites,
Des lézards, des bourdons tourbillonnant, comme ivres.
Nous trouvions de fameux cailloux, luisants de cuivre,
Striés de vert et d’or… Émeraudes, pépites ?

J’avais six ans ; ma sœur s’appelait Marie-Anne.
Nous étions si heureux, au cœur de la savane !
Des mange-mil folâtraient dans le ciel immense.

Nous écoutions chanter des cigales lointaines,
Et nous avancions, le petit prince et sa reine,
Dans la brousse sans fin, jardin de notre enfance.

Jean-Paul Labaisse, juin 2017.

biloulou : insecte (swahili)
mange-mil : petit passereau d’Afrique Subsaharienne, au nom évocateur

 

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Moi et Marie-Anne, à Mutshatsha, vers 1966-67

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Moi et Marie-Anne… Je n’ai que quelques mois !

Mutshatsha

 

C’est un poste de brousse au fond du Katanga,
Quelques maisons le long d’une route sans vie,
Le sol rouge strié de noir, l’herbe jaunie,
Le ciel démesuré… Ici, c’est Mutshatsha.

La gare semble vide, on voit des wagons plats,
Des quais déserts, des trains et des locomotives,
Qui porteront demain le cobalt et le cuivre
Vers Lobito, vers l’Atlantique et l’Angola…

J’ai quitté le chemin et je marche au hasard,
Tranquille, j’aperçois des fourmis, des lézards,
De légers papillons montrant leurs ailes blanches.

Je respire la bonne odeur du bois brûlé,
J’écoute frissonner les feuilles et les branches,
Et je m’endors blotti près d’un arbre isolé…

Jean-Paul Labaisse, septembre 2014.

                                                          

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