La Belle Princesse

d’après un dessin de Léonard de Vinci


C’est une fille au port altier, traits délicats,
L’œil pâle et vert, le nez droit, une longue tresse
Que serrent des rubans ; cette belle princesse
Baigne dans la lumière, immortelle Bianca.


Quel âge peut avoir la douce demoiselle
Au visage si pur, douze ou treize ans, à peine ?
Sera-t-elle une femme un peu froide, hautaine,
Bien loin de cette enfant à la grâce irréelle ?  


Songe-t-elle à l’amour, à l’homme qui l’attend,
Condottiere audacieux, illustre commandant,
Chevalier qui fera peut-être son bonheur ?


Rêvant du mariage et de ce jour béni,
Elle voit gambader de joyeux bambinis,
Dont résonnent déjà les rires et les pleurs.

Jean-Paul Labaisse, mai 2021
merci à Fabienne pour son travail critique.

La Belle Princesse est un dessin de petit format, à la craie et à l’encre, réalisé sur une feuille de vélin, attribué récemment à Léonard de Vinci (contesté cependant par plusieurs experts).
Il représente Bianca Sforza, la fille illégitime de Ludovic le More, duc de Milan. Elle avait 13 ans, en 1495, quand elle posa pour ce portrait devant Léonard de Vinci.
Elle épousa un an plus tard Galeazzo Sanseverino, condottiere, maître des armées, considéré comme le meilleur écuyer de sa génération.
Bianca devait décéder en 1497, quelques mois plus tard, à l’âge de 15 ans… Bien que morte très jeune, Léonard de Vinci la fait accéder à l’immortalité…

La Belle Princesse, portrait de Bianca Sforza, dessin sur vélin, 33 x 24 cm, collection particulière
Portrait de Galeazzo Sanseverino, futur mari de Bianca Sforza, musée de Naples

Danseuse

Une fille née au cœur de la nuit
Dansait sous un ciel caressé d’étoiles ;
Toute frémissante en ses frêles voiles,
Elle parfumait la brise sans bruit.


Son corps si léger survolait le monde,
Ses gestes gracieux retenaient le temps,
Comme un oiseau pur dans le doux printemps,
Tel un ange d’or à la tête blonde.


Ses bras enchantaient les pauvres rêveurs,
Sa taille grisait le cœur le plus sage ;
Mais la jeune fille à si belle image
N’était que chimère au goût sans saveurs…


Elle ne savait faire qu’une chose :
Danser dans la nuit, vertige étoilé,
Semblable à l’oiseau par un rêve ailé,
Pareille au bouton d’où éclot la rose.  

1981.

Cailloux des Routes

les cailloux sur les routes
ont très mal dans leurs cœurs
car nul ne les écoute
car nul ne voit leurs pleurs
leurs pauvres pleurs sans gouttes
leurs sanglots de douleur
le monde les envoûte
le monde leur fait peur
aux cailloux sur les routes
aux doux cailloux en pleurs
et qui sans cesse broutent
l’herbe aux tendres saveurs
l’herbe qui les écoute
sangloter dans leurs cœurs
sangloter dans leurs croûtes
leurs croûtes de malheur

1981.

Un Fantôme (d’après le Médium, de Menotti)

C’est une chambre sombre, où l’on ne parle pas ;
Les rideaux sont tirés, les fenêtres fermées.
Sous un voile, une Vierge, une lampe allumée
Devant son beau visage aux yeux tristes et las.


Aucun bruit ; le silence et le temps arrêté,
Dans cette pièce où rien ne vit, où rien ne passe.
Un murmure, un frisson, qui monte, qui s’efface,
Le parfum de l’encens, la paix, l’obscurité.


Du plafond invisible, une chanson étrange
S’échappe, plainte frêle et douce – ô quel enfant
Se cache dans l’ombre et pleure, bien calmement ?


C’est un fantôme vague et pâle, comme un ange,
Qui flotte et se dissout, dans le soir enchanté,
Dans le jardin baigné de brume et de clarté.  

1993.

Apparition 2 – Annie CUQUEL

Wozzeck

C’est Wozzeck, pauvre fou, bouffon triste, victime
De l’univers absurde, où il n’est que pantin,
C’est Lulu, fabuleuse et fragile putain,
C’est Berg, et c’est l’amour et la souffrance ultimes.

 

Il s’appelait Wozzeck. Il n’avait pas de chance,
En général ; plutôt timoré, pas malin,
Peu bavard, pas très fier, encore moins enclin
À se battre, il n’aimait guère la violence.

D’un gradé beau parleur, il était l’ordonnance,
Subissant d’infinis sermons ; un médecin
Remplissait son corps d’eau et d’huile de ricin ;
Sa femme le trompait, avec persévérance.

Wozzeck prend la parole et personne n’écoute…
Il se fâche : les gens ne le remarquent pas…
Il égorge sa femme et quelqu’un dit : voilà

Une morte de plus. Au milieu de la route,
Wozzeck se tient ; il est tout seul, sur le chemin,
Et personne ne voit cet homme – qui n’est rien.

1993.

 

wozzeck
Wozzeck , affiche pour la production à Varsovie de 1964, Jan Lenica

Roméo et Juliette (d’après Shakespeare et Gounod)

C’est un tombeau de marbre, où le murmure las
De la nuit souffle et passe ; allongée sur la pierre,
Le corps abandonné, les yeux dans la lumière,
Juliette dort – surtout, ne la réveillez pas !

Dans la crypte paisible, un jeune homme est venu ;
Il écoute le chant de la brise tranquille,
Et l’arôme des fleurs, jasmin, lilas, jonquilles,
Monte vers lui, parmi des parfums inconnus.

Comme le soir est calme et beau ! Comme les heures
S’écoulent, dans la paix douce du cimetière !
– Roméo prend sa main, s’agenouille, puis pleure.

Couché contre le sol, il embrasse la pierre…
– Et Juliette frissonne, ouvre les yeux, s’éveille !
Deux corps sont enlacés, froids, dans l’aube vermeille.

1992.

 

Roméo et Juliette
Roméo et Juliette, par Frank Bernard Dicksee (1184)

Roméo et Juliette 2
Juliette juste avant l’ingestion de la potion par Albert Tschautsch

 

 

Lucie de Lammermoor

Donizetti, la voix d’une femme, infinie,
Qui s’étire et se brise et grandit et descend,
On ne voit pas la fin de ce chant languissant
– C’est la voix sublime et douce de la folie.

 

Au château, scintillant sous les blanches lumières,
On voit se promener de nombreux invités,
Des barons, des marquis, des ducs, et quantité
De gens, petits bourgeois et grandes roturières.

Quelle splendide fête ! À la douce clarté
Des chandeliers d’argent, sur des tables de pierre,
On mange, on crie, on rit, buvant du vin, des bières,
Dévorant le gibier, les gigots, les pâtés.

En haut de l’escalier, toute pâle, Lucie
Apparaît, sans son voile, et la foule applaudit
Celle dont c’est la noce, et qui pleure et qui rit !

On remarque, soudain, que sa robe est salie,
Recouverte d’un sang rouge et noir : cette nuit,
Durant la fête, elle a poignardé son mari.

1992.

 

Donizetti 2
Venera Gimadieva en Lucia de Lammermoor

Donizetti
Nadine Koutcher, opéra de Toulouse (2017). 

Tristan et Isolde (inspiré de Wagner)

Ils étaient, dans la nuit, deux enfants innocents ;
Ils ne connaissaient pas l’amour, et la souffrance,
Et cette chose étrange, et cette fulgurance,
Qui vous emporte loin, sur ses bras tout-puissants.

Tranquilles, ils rêvaient dans le soir frémissant ;
Ils voyaient le soleil descendre, et l’espérance
Était en eux, secrète ; avec indifférence
Ils allaient l’un vers l’autre, en le monde naissant.

Soudain, ce fut la fin de la nuit : la lumière
Jaillit, splendide et douce ; ils ouvrirent les yeux,
Et se virent enfin, dans le jour glorieux.

Ils s’aimaient, se touchaient, en l’aurore première !
Le soleil éclairait l’univers dévoilé
– Ils allaient vers lui, tels des enfants aveuglés.

1991.

 

Tristan-Isolde-boot-schaakspel-miniatuur-1470
Tristan et Iseut jouent aux échecs et boivent le philtre d’amour à bord d’un navire. Enluminure du Tristan de Léonois, 1470, BnF, département des manuscrits

John_Duncan_-_Tristan_and_Isolde
Tristan et Isolde, toile de John Duncan, 1912.

L’Anneau du Nibelung (inspiré de Wagner)

L’Or du Rhin (prologue)

C’est un fleuve qui coule et se déroule, immense,
Et millénaire ; au fond de l’eau brille un trésor,
Que dérobe Alberich, le Nibelung : c’est l’or
Secret du Rhin, c’est la richesse et la puissance !

Au Walhalla divin, le luxe et l’opulence
Sont partout répandus ; ensommeillé encor,
Wotan est allongé, près de Fricka ; il dort,
Et rêve de l’Anneau, avec impatience…

Chez Alberich, le dieu Wotan est descendu ;
Il s’empare de l’or, des précieuses pierres,
Il élève l’Anneau, dans la pure lumière.

« Maudit ! » crie Alberich, cet or que j’ai perdu,
Tu le perdras aussi ! Et les gens de ta race
Déclineront, mourront tous, sans laisser de trace ! «

Wagner or du Rhin
Alberich vole l’Or du Rhin( photographie monochrome prise des 14 décors de Hoffman en 1876)

La Walkyrie (première journée)

Dans le soir qui descend, on entend le galop
De quatre chevaux fous, qui courent dans la brume,
Qui volent dans le ciel, et leurs naseaux écument,
Et leurs poils sont dressés, sur l’échine et le dos.

C’est un orage, avec la foudre, les éclairs,
L’énorme grondement de milliers de tonnerres ;
La pluie et l’ouragan s’abattent sur les terres,
Emportant les maisons, les chemins, les bois verts.

Sur les fiers destriers, quatre jeunes furies
Se dressent ; elles ont des armures d’acier,
Des lances, des carquois, des arcs, des boucliers.

Elles vont dans le vent, la tempête et la pluie,
Sur leurs chevaux du ciel – Écoutez-les crier
Et rire dans la nuit, les folles Walkyries !

Wagner walkyrie
La Walkyrie Brünnhilde, Arthur Rackham

NM 1252
La Walkyrie (Peter Nicolai Arbo – Nationalmuseum)

Siegfried (deuxième journée)

Sur un rocher lointain, Brünnhilde est endormie.
La brise, doucement, souffle sur ses cheveux,
Les rayons de soleil baisent son front, ses yeux,
Un arbre solitaire étend son ombre amie.

Elle bouge, sourit, frémissant dans un rêve
Étrange et merveilleux ; sa bouche brille, un peu,
S’entrouvre doucement pour un baiser soyeux…
Elle dort, au soleil, dans l’aube qui se lève.

Sur le tertre désert, Brünnhilde est assoupie,
Dans un cercle de feu ; la blonde Walkyrie
Frissonne, souriant dans son sommeil profond.

Siegfried s’approche d’elle et traverse les flammes ;
Il la prend dans ses bras, l’embrasse sur le front.
Elle s’éveille, enfin, et devient une femme !

Wagner Siegfried 2
Représentation de Siegfried dans une édition suédoise de 1893 de l’Edda poétique

Wagner Siegfried
Siegfried découvre la femme et la peur avec la vision de Brünnhilde endormie (Arthur Rackham).

Le Crépuscule des Dieux (troisième journée)

Des hommes, en cortège, avancent lentement,
Très lentement ; Siegfried, sur un bouclier d’or,
Est couché, les yeux clos, les bras fermés ; il dort,
Bienheureux, échappé dans un rêve éclatant.

Il est mort, le héros merveilleux ! Il est mort
Le fils des dieux, le fils des hommes de ce monde !
Son âme a fui, légère, et flotte sur les ondes,
Dans les airs, tel un aigle, un sublime condor !

Au sommet d’un bûcher immense, on le transporte ;
Les flammes du brasier caressent sa peau morte,
Et dévorent sa chair, son cœur incandescent.

Et le ciel, tout le ciel est rouge et menaçant,
Et l’eau lourde du Rhin coule, déferle, inonde
Le Walhalla splendide, et c’est la fin du monde !

Jean-Paul Labaisse, 1991

Wagner crépuscule
Grane et Brünnhilde se sacrifient dans un brasier à la fin du Crépuscule des Dieux (Arthur Rackham).

Le Trouvère (inspiré de Verdi)

Au balcon de sa belle, il chante sa chanson,
Fraîche et vive, qu’un peu de brise, une embellie,
Emporte auprès de la jeune fille endormie,
Frémissant dans un rêve aux sublimes visions.

Elle voit des oiseaux de printemps, des pinsons
Aux plumages soyeux, des colombes jolies,
Qui viennent et qui vont dans sa chambre, étourdies
– Et le soleil d’été dore ses cheveux blonds.

À sa fenêtre en fleurs, Manrico le Trouvère
Chante et chante et les plus fragiles primevères
S’entrouvrent doucement, exhalant leurs senteurs.

Chante donc, Manrico, chante les aventures
D’un joyeux troubadour, chante tout ton bonheur,
Et porte ta chanson, bien loin, dans la nature.

1990.

 

http://data.abuledu.org/URI/5060e5ce
John William Waterhouse, Trouvère contant le Décaméron

Verdi Le Trouvère
Edmund Blair Leighton, Tristan et Isolde