Au Coin du Feu

Schubert, auberge aimable et heureuse, où s’arrête
Le voyageur perdu dans le froid de l’hiver,
Sa salle à manger claire où tintent les couverts
– On entend des chansons, dans la cuisine en fête.

Au coin du feu, il est doux de s’asseoir,
Et de rêver dans le calme du soir.

Il fait si bon, en la chambre tranquille ;
Dans la pénombre, on se tient immobile.

Dehors, le froid, le début de la nuit ;
Un vent léger souffle, passe, s’enfuit.

On voit tomber un peu de neige blanche ;
Elle s’accroche aux buissons et aux branches.

Sur le chemin, on écoute le pas
D’un promeneur qui vient, et qui s’en va.

A la fenêtre, il y a des lumières,
Et l’on entend parler, dans les chaumières.

Ce sont des voix de femmes, et les cris
D’enfants joyeux et las, qui vont au lit.

Au coin du feu, on s’endort, on sommeille,
Et les clartés brillent, toutes vermeilles.

1992.

Schubert, peinture à l’huile (1875), par Wilhelm August Rieder

La Somnambule

Bellini, rêve vague, où passe le fantôme
Léger d’une ombre blanche et fragile, l’amour
Que l’on murmure, à voix basse – au lever du jour,
L’ombre si douce a fui… Comme la chambre embaume !


Aujourd’hui, on prépare une noce, au village.
Elvino, le fringant fiancé d’Amina,
Traverse fièrement la place ; à son passage
Tombent les fleurs et les bouquets, sous les vivats.


À l’auberge, un jeune homme est venu, pour la nuit.
Il rêve, en son sommeil, qu’une ombre déambule
Dans sa chambre et s’endort doucement, près de lui ;
C’est Amina, frêle et fragile somnambule…
 

Au matin, Elvino cherche sa fiancée ;
Dans le lit du jeune homme, il la trouve enlacée,
Souriante, égarée en quelqu’étrange rêve…  


Quel malheur, pour celui qui se croyait l’élu !
Il disparaît, pendant qu’Amina se relève,
Surprise de se voir dans des bras inconnus.

1992.

gravure de William de Leftwich Dodge, 1899, illustrant l’acte III Scene II

Le Château de Barbe-Bleue

Bartok, un château-fort immense et formidable,
Son donjon et ses tours emportés dans le ciel,
Ses salles que réchauffe un feu perpétuel,
Son cœur d’acier, où brûle un soleil indomptable.

C’est un château massif, avec des tours vermeilles
Qui traversent le ciel et font fuir les oiseaux  ;
Sur les murs, sur les toits se dressent des drapeaux
Qui claquent sous le vent et brillent au soleil.


Une femme gravit lentement l’escalier
Et s’arrête devant les chambres interdites ;
Sept portes, et sept clés d’argent pour ouvrir, vite,
Et savoir les secrets, les rêves oubliés !


Judith, dans chaque pièce, aperçoit des trésors,
Des perles, des émaux, des diamants, de l’or…
Sur les murs, aux plafonds, partout, du sang, du sang !


Un homme vient, sans bruit, ouvre ses bras puissants,
La serre longuement… Elle tremble, s’enfuit,
Et laisse Barbe-Bleue à son immense nuit.

1994.

Barbe-Bleue confiant le trousseau de clés à sa jeune épouse,
illustration de Gustave Doré (1867)

Les Vaches

Les vaches, dans leurs prés, broutent avec constance
L’herbe, dont elles font mélange lactescent
Dans leurs estomacs pleins, breuvage mûrissant
Lentement, tout au fond de leurs énormes panses :


Lait régénérateur, merci vaches dormant
Dans vos lits de verdure, animaux de silence
Campagnard, aux grands corps plongés dans l’indolence
De la sieste, vos yeux beaux et doux se fermant


Tranquillement, bovins aux âmes bienheureuses
Dans de vertes amours, laitières généreuses
Pour vos maîtres, les plus débonnaires des dieux


Que vous servez beaucoup, ruminants radieux
Sous le ciel de l’été – ô vaches, que j’envie
Le calme de vos prés, la lenteur de vos vies !

1980,
remanié en 2020.

La Sirène du Lac (d’après Roussalka)

Dvorak, c’est l’Amérique, et ce sont de géantes
Montagnes, par-delà le ciel et l’océan,
C’est l’Europe et ses bois sombres et menaçants,
C’est l’horizon du monde et la terre béante.


La brume, sur le lac, s’étire, mousse frêle ;
Des vertes profondeurs s’élèvent les chansons
Des sirènes des eaux, et leurs complaintes grêles
Se mêlent à la brise, aux arbres, aux buissons.


Assise au bord de l’onde, une nymphe se penche,
Se mire, tristement ; ses longs cheveux soyeux
Flottent au vent léger ; ses mains fines et blanches
Caressent l’eau dormante, aux reflets gris et bleus.


Les sons des cors, les chants des chasseurs, dans la brume,
Résonnent vaguement, comme dans un doux rêve.
Rien ne bouge, sur l’eau qui dort, sur l’eau qui fume.


Quel est ce cavalier étrange, sur la grève ?
Il approche, sans bruit, de la sirène blonde,
Qui glisse et disparaît dans les reflets de l’onde.

1993.

Růžena Maturová, la première Roussalka

Castor et Pollux

Rameau, salon léger, dans un château de France,
Une scène où se fait le plus charmant ballet,
Versailles, ses bassins, ses marbres, ses palais,
Le chant d’un clavecin frêle, dans le silence.

Ce sont deux compagnons, deux frères ; l’un se nomme
Castor, on le prétend fils de femme, fils d’homme ;
Et le second, Pollux, est le fils de Jupiter.
Si l’un est immortel, l’autre n’est qu’une chair.


Au combat, valeureux, Castor a succombé ;
Son corps a disparu, dévoré par les flammes.
Ô pleurez donc, vous qui l’aimiez, pleurez, ô femmes,
Qui ne reverrez pas celui qui est tombé !


Pollux, dans les enfers, aux royaumes austères,
Est allé, sans frémir : il retrouve son frère,
Et remonte avec lui vers la pure clarté.


Dans le ciel, on peut voir deux étoiles qui brillent,
Splendides : c’est Castor et Pollux, qui scintillent,
À jamais réunis dans la félicité.

1992.

Antoine Coysevox (1640-1720), Castor et Pollux,
demi-lune du parterre de Latone, Parc de Versailles.

Cendrillon

d’après Rossini et Charles Perrault

L’une est petite, blonde et, soyons juste : grasse.
L’autre, brune, très grande et, disons-le net : maigre.
Elles vont, se croyant belles, la mine lasse,
Balançant leurs bijoux, parlant de leurs voix aigres.


Elle chantent, et leurs cous tremblent, et leurs lèvres
S’ouvrent, immensément, et leurs longues dents brillent.
Valsant, dansant, leurs corps s’élèvent, pleins de fièvre,
S’envolent dans les airs… tombent, comme des quilles.


L’une cligne des yeux – voyez comme elle louche !
L’autre, pour mieux séduire, ouvre très grand la bouche
– Ne devine-t-on pas des caries gigantesques ?


Quand Cendrillon paraît, gracile demoiselle,
Le prince, émerveillé, s’incline devant elle
– Et geignent les deux sœurs, ridicules, grotesques.   

1994.

Poppée

d’après le Couronnement de Poppée, de Monteverdi

Dans son riche palais, Néron s’est éveillé ;
Auprès de lui, Poppée a croisé ses mains blanches
Sur sa poitrine rose ; elle geint, elle penche
Sa tête aux blonds cheveux, que l’aube fait briller.


Tendrement, l’empereur l’embrasse, la caresse,
Et Poppée, endormie sur la couche soyeuse,
Étire ses bras ronds, ses jambes merveilleuses ;
Néron bâille, sourit, contemple sa maîtresse.


Sur le forum désert, le soleil s’est levé ;
Sa clarté se répand sur les toits des maisons,
Le marbre des palais, le temple d’Apollon.


Et Néron, l’Empereur, le Prince dépravé,
Se rendort, dans les bras parfumés de Poppée,
Qui gémit doucement, blonde et pâle poupée.

1994.

Portrait de Poppée maître anonyme de l’école de Fontainebleau, musée d’art et d’histoire de  Genève.

La Danseuse (d’après les Contes d’Hoffmann)

Offenbach, le Paris gai de femmes frivoles,
Les alcôves d’amour dans de soyeux salons,
Les yeux verts, la peau blanche et les longs cheveux blonds
De celle qui se donne et gémit, comme folle.

Spalanzani, savant fou, fantasque génie,
Se penche tendrement sur sa fille endormie ;
Elle ouvre grand les yeux, bouge les bras, se lève,
Avance à petits pas, tendre et lumineux rêve…


Émerveillé, Hoffmann découvre cette fille,
Dont les fins cheveux blonds se déploient et scintillent ;
Dans les clartés de l’aube, elle danse, gracieuse,
Et les rais de soleil baisent sa peau soyeuse.


Et Hoffmann de valser avec la jeune femme,
De chanter, de crier, de rire – son front brille,
Son corps est plein de fièvre et son œil plein de flammes !


Mais la danseuse tourne et tourne, folle vrille,
Vite, plus vite encore, elle s’incline, oblique,
Tombe au sol dans un bruit grinçant de mécanique.

1993.

Anna Christy comme Olympia et Giuseppe Filianoti comme Hoffmann
dans la production du Metropolitan Opera d’Offenbach « Les Contes d’Hoffmann ». 
Photo: Marty Sohl / Metropolitan Opera

Au Bal (d’après la Chauve-Souris)

Johann Strauss, le Danube au soleil étincelle,
Et l’eau semble un miroir qui reflète le ciel,
Et de sages danseurs y tournent, éternels,
Prisonniers d’une valse heureuse et immortelle.

C’est un bal magnifique en la maison du Prince.
Défilent les marquis, les seigneurs, les barons,
Des masques sur les yeux, avec de blancs plastrons,
Des pourpoints, des jabots soyeux, qu’orne une pince.


On y voit de petits laquais, en uniforme,
Des comtesses portant des bijoux chatoyants,
De grands chevaliers noirs, aux éperons brillants,
Des ducs galonnés d’or, des nains aux bras difformes.


Tous ces jolis messieurs, toutes ces belles femmes
Valsent, très lentement, au son des violons,
Sous l’éclat merveilleux des lustres du plafond.


Et les divins marquis dansent avec les dames,
Tournent, tournent toujours plus vite, tels des vrilles,
Tourbillonnent sans fin dans le salon qui brille.

1993.