L’Attente

Je vis depuis longtemps dans ce home tranquille.
Mais pourquoi, dites-moi, les gens portent des masques,
Des visières, des gants ? Quelle mode fantasque !
Je reste dans ma chambre, immobile, inutile…

Plus de visites, rien… Que nous arrive-t-il ?
Dans les couloirs, pourquoi parle-t-on à voix basse ?
Je regarde l’horloge, au mur… Les heures passent,
Si lentement ! Quel jour, quel mois, mars ou avril ?

Ma chère Madeleine est partie ce jeudi…
Savez-vous seulement quand elle reviendra ?
Mes enfants, j’aimerais vous serrer dans mes bras !

Au fond de ma poitrine, une douleur grandit.
Est-ce la grippe, un rhume, une banale angine ?
J’attends dans cette chambre où la clarté décline.

dédié à tous les disparus des maisons de repos,
en Belgique ou ailleurs, juillet 2020.

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L’Horloge Noire, Paul Cézanne, vers 1870.

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Départ

Un jour, demain peut-être, à la fin de l’hiver,
Je partirai, très loin ; je laisserai ma ville,
Ma femme, mes amis, mon chien brave et docile,
Ma maison, mon jardin fleuri de primevères.

Je franchirai les lacs, les forêts, les rivières,
Les plaines et les champs, la campagne immobile ;
J’irai droit devant moi, je marcherai, tranquille,
Sans sentir, sous mes pieds, les chardons et les pierres.

Quand je m’arrêterai, au bout du long chemin,
Je verrai le soleil se coucher sur la mer,
Et je m’allongerai dans le sable si clair.

Le vent caressera mes cheveux et mes mains,
La lune brillera dans le ciel infini,
Mes yeux se fermeront, et ce sera la nuit.

Jean-Paul Labaisse, novembre 2018.

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Dis-moi

Dis-moi, dame aux cheveux gris,
Ton existence d’avant,
Ses bonheurs dont tu souris.
– Ton visage est émouvant.

Sais-tu l’amour – le vrai – dis ?
Te souviens-tu des enfants
Dont tu fus le paradis ?
– Entends leurs cris triomphants !

Tu flânais, l’après-midi,
Sous le soleil du printemps,
Et dans le ciel attiédi
Filaient des oiseaux chantants.

Revois-tu les fleurs, les fruits,
Les beaux vergers opulents,
Les jardins bordés de buis,
Chère dame aux cheveux blancs ?

Le foin remplit les greniers,
Et les pommes les paniers ;
Les feuilles jonchent les cours.

De l’eau brille dans ton œil,
Larmes d’hiver et de deuil,
Ru discret suivant son cours…

Les saisons puis les années
Ont défilé, sans retour
– Combien de roses fanées,

Dis-moi ? C’est la fin du jour,
Les ombres  vont s’effacer…
– As-tu peur de nous laisser ?

Jean-Paul Labaisse, 1981-2017.

 

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Balthasar Denner (1685 – 1747)
Portrait d’une vieille femme.

 

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Christian Seybold (1695-1768)
Portrait d’une vieille femme à l’écharpe verte.

 

 

Sur la Plage

Je marchais sur la plage enveloppée de brume.
Malia disparaissait dans ce monde irréel.
Sur l’horizon, la mer se mélangeait au ciel.
Des vagues déposaient à mes pieds de l’écume.

Très loin, j’apercevais une forme bizarre :
Était-ce une bouée, un navire perdu,
Une île, un animal, monstre au cou distendu ?
Le chien aboyait, puis filait dans le brouillard.

La lune diffusait sa pâle clarté d’ambre ;
Des lumières naissaient, lampes, phares, étoiles,
Luisant sur la mer grise et dans le ciel opale,

Entre le jour blafard et la nuit de décembre.
La brise sur les flots chuchotait son refrain,
Cantilène, ballade au murmure incertain…

Jean-Paul Labaisse,
Le Coq, décembre 2016.

 

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La Balançoire

à Fabienne

 

Elle a de beaux cheveux brillants et ondulés,
Retombant dans son dos en longues mèches rousses,
Des yeux ni bruns, ni verts, d’or et d’ambre mêlés,
Un béret blanc et bleu, comme en portent les mousses !

Elle avance prudemment sur ses jambes courtes,
Puis trébuche soudain, le pied gauche accroché
Par un caillou sournois ! Elle poursuit sa route,
Sans pleurer, bosse au front et genou écorché.

Chaque dimanche, elle joue sur sa balançoire,
S’inventant tranquillement de belles histoires ;
Un rai de soleil luit sur ses cheveux de cuivre.

Elle va et vient, très haut, elle rit, comme ivre,
Monte toujours, devient papillon, hirondelle,
Et s’enfuit dans le ciel de l’été, d’un coup d’aile !

Jean-Paul Labaisse, juillet 2017.

 

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La Chute

C’est un ru qui frissonne au fond d’un val obscur,
Faiblement éclairé par des rayons de lune.
Lancé en plein élan, je tombe dans l’eau brune,
Fracassant mon genou sur l’arête d’un mur.

Les habits pleins de boue, je sors de ce ruisseau.
Ma jambe n’est plus droite et fait un angle étrange…
Tout dort, dans la forêt, écureuils, faons, mésanges.
Une douleur affreuse inonde mon cerveau.

Je pleure, gémis, crie… Personne ne répond !
Je suis seul, dans ce bois désert et silencieux…
Vais-je croupir ici, dans ce ravin fangeux ?

J’entends soudain un chien qui jappe, sur le pont,
Un son de voix lointain, des pas qui se rapprochent,
Et j’aperçois enfin la lueur d’une torche…

Jean-Paul Labaisse, mai 2017.

 

 

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L’étang du Fer à Cheval

 

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Le ravin où je suis tombé, et le parapet qui a fracassé mon genou…

 

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Le Héron

Je suis un échassier d’une espèce nouvelle :
Sur une seule jambe, en équilibre instable,
J’avance prudemment, lente grue demoiselle,
Évitant les tapis sournois, les pieds de table,

Pauvre héron juché sur ses longues béquilles,
Je ressemble si peu à ce bel oiseau grêle ;
Sur mes pattes d’acier, je tangue, je sautille,
Regrettant seulement de ne pas avoir d’ailes…

Je me traîne, flamant géant, vers mon fauteuil,
Petit nid tout confort où m’attendent des livres,
Des journaux, les coffrets qu’Amazon me délivre.

À la vitre, je vois bondir un écureuil,
Semblant narguer, l’oeil vif, les oreilles dressées,
Ce curieux volatile à la patte cassée.

Jean-Paul Labaisse, mars 2017.
poème inspiré par mon immobilisation forcée
du 7 février au 20 mars,
suite à une opération du genou.

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Dans la Forêt

Les feuilles jonchaient le sol, jaunes, brunes, rousses.
Sur le bois désert tombait une brume blanche,
Habillant d’un manteau les buissons et les branches.
On respirait un parfum d’humus et de mousse.

Je marchais tranquillement dans ce monde en deuil,
Et mes bottes s’enfonçaient dans la terre humide.
Devant moi furetait Malia, chienne intrépide,
Reniflant les troncs, poursuivant les écureuils.

Le sentier descendait, montait, tournait sans fin,
Suivait le cours d’un ruisseau, longeait un ravin.
On devinait, plus bas, un étang invisible.

Un petit pont semblait flotter sur l’eau paisible,
Et moi, je me perdais au sein de ce brouillard,
Heureux, n’espérant pas arriver quelque part…

Jean-Paul Labaisse, décembre 2016.

 

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Etang du Fer à Cheval

 

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Drève des Enfants Noyés

 

Neuf heures onze

à la mémoire des victimes des attentats
 de Bruxelles du 22 mars 2016.


Dans le métro bondé, c’était l’heure du rush ;
Des cadres consultaient leurs mails sur des tablettes,
Un grand adolescent jouait à Candy Crush,
Un retraité lisait calmement sa gazette.

Mérode, Pétillon, Montgomery, Schumann…
Tous ces noms surgissaient dans le noir des tunnels.
Cette femme écoutait un morceau de Goldman,
Ce garçon fredonnait une chanson d’Adèle…

Et soudain, un grand bruit, une grande lumière,
Des corps sans vie couchés dans les éclats de verre,
Des visages sanglants au milieu des décombres.

Dispersés sur le sol, GSM et Smartphones
S’allument, vibrent longuement, clignotent, sonnent,
Puis s’éteignent, dans le silence et la pénombre…

Jean-Paul Labaisse, mai 2016.

 

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Sept heures cinquante-huit

à la mémoire des victimes des attentats
 de Bruxelles du 22 mars 2016.

 

Ils étaient arrivés tôt à l’aéroport.
Istanbul, Kinshasa, Madrid, Washington, Londres…
Tous ces noms défilaient, changeaient dans la seconde.
Ils tenaient à la main visas et passeports.

L’un apercevait déjà la cité d’Angkor,
Cet étudiant partait à l’autre bout du monde,
Celle-ci s’endormait, tranquille, au bord de l’onde,
Cet homme rejoignait son épouse à Francfort.

Mais ils ne verront pas les lagons et les plages,
La lumière du soir sur les temples magiques,
Ils ne sentiront plus les parfums de l’Afrique.

Ils sont couchés sur le sol, près de leurs bagages,
Le visage éclairé par un soleil timide,
Et leurs passeports ont glissé de leurs mains vides…

Jean-Paul Labaisse, 29 mars 2016.

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L’oiseau du Ciel, de René Magritte, qui fut longtemps
l’emblème de la Sabena, compagnie d’aviation nationale belge

 

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